La francophonie en 2052, essai , JM Varlet

Modérateurs: Michel, Marc Beaufrère, Varlet

La francophonie en 2052, essai , JM Varlet

Messagepar Varlet » Mar 05 Nov 2013, 17:02

« Non, désolé. »
L'homme qui se trouvait à la tribune , devant un parterre de journalistes du monde entier, venait de s'exprimer, encore une fois , en français! Interloqué , le célèbre reporteur Dan Hawke, du Guardian de Londres , manqua de s'étouffer d'indignation et lança en anglais :
« Vous êtes ridicule de vous exprimer dans votre patois. Vous ne savez donc plus parler anglais ? C 'est pourtant la langue de l'Europe depuis plus de 10 ans et donc de la France . »
Depuis plusieurs minutes déjà , l'homme politique que l’on écoutait , un certain François Decaux , commentait , en français , les résultats tout juste issus des dernières élections présidentielles françaises, ainsi que sa victoire obtenue haut la main avec environ 56% des votes . Dan Hawke , comme nombre de ses confrères européens , pensait au début de la conférence, qu'il ne s'agissait que d'un effet de style et que bien vite la suite du discours se ferait en anglais. Mais , après cinq minutes de monologue dans la langue de Molière, le reporteur anglais ,exaspéré , s'était décidé à interrompre l'homme politique :
« In English now , please »
Ce « Non , désolé » , auquel l'anglophone , sûr de son droit , ne s'attendait absolument pas , le désarçonna ! Décidément , ces Français étaient d'indécrottables bouseux ! Déjà qu'ils avaient une horrible et défectueuse prononciation de l'anglais , défaut qui provoquait d'interminables moqueries outre-Manche , voilà qu'ils prétendaient utiliser leur ancien idiome dans une conférence internationale ! Confiant dans sa notoriété et dans l'approbation implicite de la plupart de ses collègues – l'anglais était la seule langue possible pour l'Europe , c'était un fait entendu depuis longtemps- , Dan Hawke avait donc interpelé sèchement , avec le mépris qui convenait , cet homme qui s'entêtait à nager à contre-courant de la marche du monde (tout au moins de l'Europe )
« Monsieur Hawke , déclara calmement , en anglais , François Decaux, comme je l'ai clairement annoncé dans mon programme , j'ai l'intention de redonner au français la place de langue nationale. Il est donc naturel que je choisisse cette langue , si longtemps combattue et méprisée sur ses propres terres d'origine , pour m'exprimer dans mes interventions. Dorénavant , veuillez prendre les services d'un traducteur ou utiliser les appareils de traduction simultanée , que nous avons d'ailleurs mis à votre disposition et que vous dédaignez. »
C'en était trop pour Dan Hawke qui se leva bruyamment et quitta la salle , suivi par de nombreux confrères.
François Decaux n'en continua pas moins son discours ,un discours long et complet , qui exposait des orientations très précises sur la nouvelle politique de la langue et qui fut identifié quelques années plus tard par les historiens sous le nom du Discours de la Refondation Linguistique du 7 mai 2052...


Il est vrai que la situation linguistique avait bien changé au cours de ce siècle dans toute l'Europe...
Depuis longtemps influencées , tant par leur éducation que par leur soumission culturelle , par les Etats-Unis, les élites européennes avaient profité de l'accord de libre-échange américano-européen conclu en 2015 pour accélérer et définitivement imposer l'anglais comme langue unique de communication sur le vieux continent. Les normes économiques et juridiques étatsuniennes furent dans un premier temps systématiquement privilégiées , rendant la maîtrise de l'anglais de plus en plus nécessaires .Les Anglophones , les Scandinaves , ainsi que beaucoup de pays de l'Est de l'Europe , ne jugeaient plus utile en outre de traduire les documents « au nom de la libre concurrence des langues et du moindre coût économique » .C'est ainsi que , quelques années plus tard , les services de traduction de la Commission Européenne et du Parlement Européen , accusés d'engloutir une trop large part du budget européen , furent démantelés. Seuls les élus maîtrisant parfaitement l'anglais pouvaient , à partir de 2020 , siéger dans les instances bruxelloises. Naturellement , cet état de fait incita les nations européennes à intensifier leur anglicisation pour défendre au mieux leurs intérêts , comme le martelèrent les classes dirigeantes.
La deuxième phase , conséquence elle aussi de l'accord de libre-échange , s'échelonna sur la décennie suivante pour la plupart des pays européens et intervint en 2025 , pour la France .Cette année-là , le gouvernement imposa par décret que toutes les chaînes publiques de télévision ,ainsi que les principaux réseaux privés , ne proposent que des programmes en version anglaise , sous-titrés dans un premier temps , l'objectif étant de supprimer toute traduction écrite et orale d'ici 2040. Le choix de versions multilingues autres qu'en anglais fut abandonné . Ce programme répondait parfaitement aux attentes et aux intérêts des Majors du divertissement étatsuniennes . Depuis des années, elles dépensaient sans compter pour influencer les administrateurs de la Commission Européenne et éradiquer toutes les législations nationales sur la culture. L’accord de 2015 leur offrit enfin l'occasion d'imposer leurs vues .(Les principaux paragraphes des textes législatifs furent d'ailleurs rédigés par les Majors elles-mêmes , puis « proposés » aux parlementaires européens ) En contrepartie d'accords privilégiés dans certains secteurs économiques ,les lois nationales protégeant les activités culturelles furent déclarées incompatibles avec le droit européen et abrogées progressivement , la France étant la dernière à résister , en vain finalement ! Le marché audiovisuel européen fut dès lors intégralement ouvert à la libre concurrence et , en quelques années seulement , les produits culturels étatsuniens raflèrent la quasi-totalité des espaces des petits écrans du Vieux Continent. Seules quelques chaînes ,de très faibles audiences, continuèrent à proposer et financer des programmes européens. Les Majors purent alors pousser leur stratégie de domination jusqu'à .la phase ultime : faire de l'Europe le déversoir naturel de leurs produits .
Prenant exemple sur les pays scandinaves , elles exercèrent de très fortes pressions pour favoriser l'enseignement de l'anglais dès le tout jeune âge dans tous les pays de l'Union : puisque les Européens regardaient massivement des programmes étatsuniens , autant qu'ils les regardent dans la version originale , tel était leur slogan! Cela permettait en outre de supprimer les coûts de traduction .
En 2045 , il fut donc décidé de faire des petits Français de parfaits bilingues anglophones et de proposer , dès la maternelle, des cours moitié en français moitié en anglais.. Qu'importe si les enseignants parlaient mal la langue de Shakespeare, qu'importe si le niveau scolaire devait baisser ; Cela ne durerait qu'un temps – la phase de transition – et les bénéfices , espérait-on , seraient énormes par la suite. Dans le même enthousiasme , le ministre de l'Education , M. Jones - on avait fait appel à un anglais ,jugé plus compétent pour mener à bien l'anglicisation du pays - exigea que les nourrices agréées ainsi que le personnel des crèches passent le TOEFL ( Test Of English as a Foreign Language , sorte d'examen qui atteste d'un certain niveau de maîtrise de l'anglais ) et communiquent dans les deux langues aux bambins. Les programmes scolaires furent profondément refondés : les exigences dans la maîtrise de l'orthographe française furent jugées trop élitistes et obsolètes et donc revues à la baisse . De larges pans de l' enseignement de l'histoire furent allégés ou carrément supprimés : ainsi , expliquer que des hommes avaient enduré la torture sous la Résistance au nom d'une certaine idée de la France n'était pas compatible avec un mouvement d'allégeance à la culture anglo-saxonne. Cet épisode de la Seconde Guerre mondiale fut donc « évacué », comme des centaines d'autres d'ailleurs....L 'enseignement des langues étrangères fut progressivement découragé puis démantelé .Seul le chinois gardait une certaine aura et bénéficiait de cours appropriés car en cette deuxième moitié du XXI ième siècle , on ne pouvait ignorer la place dominante de la Chine sur la scène mondiale. Quant à l'anglais , les gouvernements successifs n'arrêtaient pas d'affirmer qu'il n'était plus une langue étrangère et qu'il pouvait donc bénéficier d'un apprentissage intensif ...
C'est alors que , d'abord de façon diffuse et anecdotique , puis à la manière d'une vague déferlante qui grossissait par l'afflux de milliers d'autres ondes , se développa un contre-courant , perceptible un peu partout en Europe, un courant timide d'abord , presque coupable d'exister tant il remettait en cause les opinions dominantes, un courant qui s'opposait – enfin – à la dictature de l'anglicisation. Certains parents, en effet , récupérant leur bambin à la crèche ou chez leur gardienne en fin de journée, et désireux de jouer , échanger , passer de bons moments avec eux, découvrirent que la communication s'établissait mal , que les rapports affectueux s'en ressentaient et qu'un vague malaise , difficilement descriptible mais perceptible par tous les membres , régnait au sein des foyers. Lorsque les parents s'adressaient à leur enfant en français , le bambin réagissait peu, semblait se détourner d'eux et ne souriait qu' à l' écoute de mots anglais .Fait troublant et qui ne manqua pas de soulever des questions : pendant les périodes de vacances familiales , où l'on ne confiait à aucune garde son enfant ,ce malaise disparaissait au bout de quelques semaines .Les enfants plus âgés ,eux , rencontraient de plus en plus de difficultés scolaires car ils ne maîtrisaient véritablement aucune des deux langues.
« C' est un phénomène purement transitoire, avait déclaré M. Jones pour la France, sûr d'un fait qui ne reposait sur aucun précédent, et surtout pas en Grande-Bretagne, d'ici quelques années , tous les petits Français , et les autres petits européens ,auront rattrapé le niveau de leurs camarades anglais. »
Peut-être , mais en attendant, les comparaisons internationales , toutes construites en langue anglaise , attestaient d'une baisse constante de la maitrise des fondamentaux de la part des écoliers non-anglophones de naissance. Même les adultes , ceux en tout cas obligés de travailler avec des anglophones , constataient bien eux aussi que leurs confrères anglais , irlandais , australiens ...régissaient , grâce à leur aisance , la plupart des réunions et réussissaient à imposer plus facilement leurs points de vue . Sans compter les moqueries sournoises que provoquaient leur prononciation de l'anglais et leur syntaxe parfois maladroite.
Des parents , inquiets pour l'avenir de leurs enfants et indignés du racisme linguistique de l'Europe – la plupart des formations du supérieur était par exemple refusée aux étudiants ne maitrisant pas l'anglais - décidèrent donc un jour de choisir uniquement des nourrices ne parlant que le français aux enfants et commencèrent à revendiquer le droit à vivre , travailler , éduquer dans un espace essentiellement francophone. Ce mouvement se dupliqua presque de façon concomitante ,pour les autres langues ,dans nombre de pays non-anglophones des Etats Unis d'Europe , l'ex Union Européenne. Il était illégal ,certes , mais le bouche à oreilles fonctionnait à merveille et puis , qui pouvait , par exemple ,contrôler le travail de toutes les nourrices de France ? Ce mouvement souterrain connut un développement inédit , aussi important qu'inattendu tant il heurtait la pensée dominante. Des enseignants résistants se joignirent à cette sourde opposition et , de façon non officielle , proposèrent des cours uniquement en français , quitte à s'attirer les foudres des inspecteurs de l'Education Nationale.Lorsque les hommes politiques découvrirent le phénomène , il était trop tard : comment s'opposer à la volonté de millions de personnes ? Dans la foulée ,un parti politique français était né, créé de toutes pièces par des parents plus combatifs , : le RFE , le Renouveau Français et Européen avec à sa tête , François Decaux , lointain descendant d'Alain Decaux , ancien ministre de la francophonie dans les années 80 du siècle précédent.
Et c'était ce même RFE , qui quelques années plus tard , remportait la victoire aux Présidentielles de 2052 et dont le leader pouvait , enfin , en ce jour du 7 mai , proclamer triomphalement , devant une foule survoltée , et n'en déplaise à Dan Hawke , une véritable reconquête de la langue nationale...
Dans les mois qui suivirent , d'énergiques mesures furent adoptées pour réhabiliter le français : abandon de l'apprentissage de l'anglais en maternelle et Cours Préparatoire au profit des disciplines culturelles , renforcement du français à l'école ,au collège et au lycée au détriment de l'anglais , réhabilitation des autres langues européennes , abrogation de la loi Fioraso qui prétendait former les étudiants du Supérieur en anglais et qui avait débouché sur une discrimination linguistique de plus en plus mal tolérée , utilisation renforcée de termes français à la place de leurs néologismes anglo-saxons – sans toutefois les éliminer tous , le métissage des langues étant lui-aussi reconnu comme facteur d'enrichissement - , formation encouragée des principaux agents de diffusion de la langue ( professeurs ,journalistes, étudiants en mercatique et publicité,...) , utilisation systématique du français posée par principe dans toute réunion ,internationale ou non, se déroulant sur le territoire national avec traduction automatisée largement encouragée vers les principales langues , obligation de texte en français pour tout message s'adressant à un grand nombre de personnes , attitude plus combative pour encourager l'utilisation du français dans les instances internationales et en premier lieu , européennes ( c'est ainsi que la France décida de ne plus verser sa quote-part au financement d'Eurostat tant que les bulletins de ce groupe de travail seraient uniquement disponibles en anglais ), rapprochement avec les autres pays francophones par le biais notamment du programme Senghor d'échanges étudiants .
Qu'en était-il d'ailleurs de la francophonie en cette moitié du XXIième Siècle ?...
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Re: La francophonie en 2052, essai , JM Varlet

Messagepar Michel » Sam 21 Déc 2013, 21:17

Je suis toujours très intéressé par les possibilités de sursaut.
Si je développe dans ce passage (http://www.lavoixfrancophone.org/forum/viewtopic.php?f=5&t=266#p435), 2e partie paragraphe 2, cette même question, j'émets l'hypothèse qu'il y aura des sursauts, mais insuffisamment développés pour pouvoir atteindre une taille critique.
Ce qui est certain toutefois, c'est qu'il y aura des sursauts au moins de façon sporadique. Je prends comme analogie la Résistance sous l'Occupation. Deux conditions pour que le sursaut francophone en France réussisse à moyen terme : l'unification des mouvements de résistance et un soutien extérieur. Ce soutien extérieur sera l'Afrique qui, avec son poids géopolitique, pourra faire pression sur les élites du pays.
On peut donc envisager, ce sera symbolique, un second discours de Brazzaville (inversé), le premier ayant pour finalité,en 1944, d'apporter aux Africains, qui ont combattu pour la liberté, plus de liberté pour eux-mêmes.
Dans l'hypothèse d'un sursaut réussi, je crois que l'élément déclencheur en sera le risque de rupture dans les continuités familiales. Vous écrivez à juste titre : Certains parents, en effet , récupérant leur bambin à la crèche ou chez leur gardienne en fin de journée, et désireux de jouer, échanger, passer de bons moments avec eux, découvrirent que la communication s'établissait mal, que les rapports affectueux s'en ressentaient et qu'un vague malaise, difficilement descriptible mais perceptible par tous les membres , régnait au sein des foyers. Lorsque les parents s'adressaient à leur enfant en français , le bambin réagissait peu, semblait se détourner d'eux et ne souriait qu' à l'écoute de mots anglais. Fait troublant et qui ne manqua pas de soulever des questions : pendant les périodes de vacances familiales , où l'on ne confiait à aucune garde son enfant, ce malaise disparaissait au bout de quelques semaines. Les enfants plus âgés , eux , rencontraient de plus en plus de difficultés scolaires car ils ne maîtrisaient véritablement aucune des deux langues.
Lao-Tseu, repris par Lénine, puis par Churchill : Là où il y a une volonté, il y a un chemin.
Michel Godet : La bonne prévision n'est pas celle qui se réalise mais celle qui conduit à l'action pour, éventuellement, empêcher qu'elle ne se réalise.
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Et en l'an 3000 ?

Messagepar Marc Beaufrère » Mer 21 Mai 2014, 10:55

Après l'uchronie de Varlet en 2052, je vous propose un saut en l'an 3000. Certains scientifiques se sont penchés sur l'avenir de notre planète et l'émission "Le dessous des cartes", de Jean-Christophe Victor, s'en est inspiré pour proposer une émission étonnante sur l'état du monde en l'an 3000, où l'on découvre notamment le destin singulier de 3 pays francophones : le Québec, la Suisse... et la Corse.

https://www.youtube.com/watch?v=S8YzDesDHaE
"Une langue, c’est un dialecte qui possède une armée, une marine et une aviation" - attribué à Lyautey
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