I.2) Sens et contre-sens d'un texte

Le 13 octobre 2014 a eu lieu au Sénat une journée d'études sur les 20 ans de la loi Toubon en présence de nombreuses personnalités (Jacques Toubon, Catherine Tasca, Pouria Amirshahi...), vous trouverez ici un résumé des principales interventions

Modérateurs: Michel, Marc Beaufrère, Varlet

I.2) Sens et contre-sens d'un texte

Messagepar Marc Beaufrère » Lun 20 Oct 2014, 11:05

Frédéric Châteignier, Maître de Conférence à Sciences Politiques, Université de Tours
Intervention : La réception de la loi Toubon dans les médias

La conférence a porté sur le traitement médiatique autour de la loi Toubon dans les journaux ; concernant les médias audiovisuels, M. Châteignier explique qu"ils étaient en majorité dans la caricature et dans la simplification du traitement du sujet par la presse écrite, qui faisait prescription.

Selon M. Châteignier, l'élaboration de la loi Toubon a été l'occasion d'une série de « lâchages ». Il découpe le traitement médiatique en quatre grandes périodes :

1) De 1991 à 1993, la mobilisation médiatique a été modeste.
Au départ, Dominique Noguez, dans Libération, était favorable, Bernard Cassen [par ailleurs intervenant de cette journée] du Monde Diplomatique y était favorable (cf. histoire des annales du Laboratoire Pasteur). Le Monde publie la pétition d'ALF (Association pour la Langue Française) qui était porteuse de ce texte, donc était plutôt favorable. L’Événement du Jeudi (EDJ) était très agressif envers cette loi. Enfin le Figaro était plutôt en retrait. Il faut dire qu'à la base, le texte était un texte de gauche, porté par Mme Tasca, texte défendant le droit des travailleurs, etc...

2) Dans une deuxième période, après l'arrivée au pouvoir de M. Balladur (gouvernement de droite, donc), Libération ne publie que des tribunes hostiles. Seul le Monde Diplomatique continue de soutenir le texte à gauche. Le Figaro, à l'inverse, entre « en campagne » en faveur d'une telle loi.

3) Juillet / Août 1994 : défection du Monde. (Voir un article ici à ce sujet) La chronique concernant la loi passe chez les chroniqueurs parlementaires alors qu'elle était traitée dans les pages Francophonie. Ce sont donc des journalistes non-spécialistes de la question qui traite le sujet, et ils s'attardent surtout sur les problèmes. Les tribunes sont majoritairement hostiles. Le rôle d'Edwy Plenel est mis en avant ; il parle, à propos de cette loi : « d'illusion de grandeur d'une puissance défunte ». [je n'ai pas réussi à tout noter, mais il y avait d'autres choses du même acabit]. Son rôle est d'autant plus important que sa tribune a été publiée en première page du journal. Cette évolution souligne, d'après M. Châtaignier, la grande « marginalité du titulaire des pages Francophonie ».
Le Figaro publie quelques voix dissidentes et « déclinistes » mais reste sinon favorable au texte dans l'ensemble.
Le rôle de Jean-Louis Chiflet est aussi mis en avant : c'est lui qui affuble M. Toubon du surnom de "M. Allgood" dans l'EDJ. On parle de chiflétisation.

4) Août 1994 – 1995 (départ de M. Toubon) : le Figaro publie une nouvelle (et éphémère) nouvelle rubrique : « Le bon français ».

Monsieur Châteignier a relevé le peu d'enquêtes journalistiques qui ont été menées sur le sujet, mais avance l'explication qu'il y a une certaine difficulté à faire des enquêtes dans ce domaine.

Un phénomène étonnant qui revient aussi bien chez les partisans que chez les opposants à la loi, c'est celui de la démonstration de la maîtrise de la langue anglaise : pour mettre en avant son caractère indispensable chez les détracteurs, et pour se protéger de la critique chez ses partisans (« on ne peut pas nous accuser de défendre le français parce qu'on ne veut pas apprendre l'anglais »)

En bilan, la réception de la loi par le monde médiatique a été globalement négative.

Depuis cette période, les enjeux linguistiques déchaînent largement moins les passions dans la presse. Les sujets traités depuis se réduisent à la langue des cités et la féminisation des titres de fonction.

Enfin, M. Châteignier regrette que depuis les années 90, les grandes voix qui défendaient la langue française se sont éteintes (décès), mais que peu de nouvelles ont pris le relais (remarque tempérée plus loin par M. Cassen).

Catherine Tasca, secrétaire d'état à la Francophonie et aux relations culturelles extérieures en 1992, porteuse de la première mouture de la loi Toubon (Ministre de la Culture et de la Communication de 2000 à 2002, actuelle sénatrice des Yvelines)

Mme Tasca a rappelé le contexte de l'élaboration de la loi. Une première loi avait été votée à l'unanimité en 1975 pour défendre la langue française (loi Bas-Lauriol). Les moteurs de la révision cette loi sont :
1) 1986 : création des sommets de la Francophonie : 47 pays à l'époque. La France s'engage sous l'impulsion de Mitterrand.
2) Montée de la tension avec l'anglo-américain partout dans le monde
3) la construction de l'Europe (avec les élargissements)

Mme Tasca organise une grande réunion avec de nombreux intellectuels favorables ou non à une législation le 4 décembre 1992 pour y réfléchir : Debray, Noguez, Cerquiglini, Sollers, Edgar Morin, d'Ormesson [pas sûr pour le dernier]...

Un projet de loi est déposé le 16 mars 1993, veille du 1er tour des législatives qui amèneront la droite au pouvoir. Ce projet est repris par la nouvelle majorité.
Mme Tasca souligne que la loi est pour elle « un garde-fou mais qu'il ne faut pas tout attendre d'elle ». Selon elle, la France a un problème, c'est qu'elle s'est privée de ses langues régionales et étrangères [j'ai déjà souligné dans ce site que bien souvent les meilleurs défenseurs de la langue française sont des gens qui maîtrisent plusieurs langues, et donc qui sont sensibilisés à la fois à la qualité de la langue, à sa précision, mais qui sont aussi conscients des rapports de force qui sous-tendent la cohabitation de différentes langues]. Elle poursuit qu'il y a nécessité à « insérer la langue française dans une communauté plurilingue » en Europe (pour éviter l'uniformisation et favoriser le multilinguisme) et donc à promouvoir l'apprentissage de deux langues.
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Re: I.2) Sens et contre-sens d'un texte

Messagepar Marc Beaufrère » Lun 20 Oct 2014, 13:29

Message de service :
Pour maintenir la progression arithmétique des parties (1, 2, 3 ...), j'utilise la fonction création de réponse pour la maintenir en l'état.
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