2/ Les risques d'un effondrement de la francophonie

Modérateurs: Michel, Marc Beaufrère, Varlet

2/ Les risques d'un effondrement de la francophonie

Messagepar Michel » Mar 09 Sep 2014, 00:08

LES RISQUES D’UN EFFONDREMENT DE LA FRANCOPHONIE ET DE LA FRANCOPHILIE ÉCONOMIQUE D’ICI À 2050

Le CNED ne peut compléter le réseau d’enseignement français physique à l’étranger.
Sur les 226 100 inscrits au CNED en 2013, seuls 4 % des inscrits sont des étrangers (8 064 en 2012, effectif projeté de 13 200 en 2015). Les cours du CNED s’adressent en majeure partie à des adultes (pour 2/3), qui souhaitent suivre une formation continue (50 % des inscrits).

La population scolarisable en Afrique dans le primaire représente en moyenne 17 % de la population totale. Si l’accès au primaire est quasi-universel (96 %), seuls deux enfants sur trois font une scolarité primaire complète avec de fortes disparités d’un pays à l’autre : un enfant sur trois achève le collège, un sur cinq entre au lycée et seulement un sur six accède à la terminale.

L’instabilité, tant politique qu’économique, des pays africains francophones en comparaison avec les autres zones linguistiques du continent, a fait émerger la croyance en une malédiction de la francophonie en Afrique. Le Burundi et l’Algérie ont déposé une demande d’adhésion au Commonwealth. Le Bénin et le Cameroun souhaitent également développer l’apprentissage et l’usage de l’anglais. De fait, 11 pays sont aujourd’hui membres conjoints du Commonwealth et de l’OIF (Cameroun, Canada, Chypre, Dominique, Ghana, Maurice, Mozambique, Rwanda, Sainte-Lucie, Seychelles et Vanuatu).
Plusieurs pays africains francophones ont décidé d’adopter l’anglais comme deuxième langue officielle (c’est le cas du Rwanda et le Gabon y réfléchit). Ce choix de ne plus utiliser le français comme seule langue officielle risque d’avoir un impact négatif à long terme sur la proportion de francophones dans ces pays. Le développement économique de la RDC et de la Côte d’Ivoire dans les prochaines années pourrait changer cette perception négative de l’Afrique francophone. L’adoption du français comme langue officielle au Nigéria, projet lancé en 1996 par le Président Sani Abacha, mais abandonné depuis, serait un signal fort.

L’OIF regroupe 77 Etats et gouvernements (le tiers des pays du monde) représentants 20 % du commerce mondial (en 2010). Pourtant, ce n’est que récemment que l’organisation a commencé à s’intéresser à la dimension économique de la Francophonie.

La place de la langue française dans les technologies numériques est très loin de sa présence dans le monde réel, et elle recule. La diversité linguistique s’accroît sur Internet. Aujourd’hui, 30 % des contenus sur Internet sont en anglais, contre 77 % en 1997. Environ 300 langues sont utilisées sur Internet, alors que 200 seulement (sur les 6 000 que comptent la planète) sont enseignées. Le français est utilisé pour environ 5 % des contenus, et se classerait au 8e rang par la qualité de ses contenus et le nombre de ses utilisateurs, alors qu’elle est la 6e langue la plus parlée au monde et la 2e la plus apprise.

Au-delà de la langue, la culture francophone a perdu en potentiel de diffusion dans certains pays africains, que ce soit à travers l’audiovisuel ou la musique Le taux de pénétration de TV5 Monde dans les pays africains francophones est très inégal. S’il est de 97 % au Mali et de 94 % en RDC, il n’est que de 2 % au Tchad, 19 % au Burundi, 23 % au Rwanda. Ce taux de pénétration est encore plus faible dans les pays africains francophiles non-francophones : il est de 2 % au Ghana, de 6 % en Guinée équatoriale et de 6 % au Mozambique. Dans les autres pays d’Afrique, non-membres de l’OIF, le taux de pénétration est en moyenne de 5 %. Dans ces pays, TV5 Monde est donc un instrument marginal de diffusion de la francophilie, en concurrence avec les chaînes d’autres ensembles linguistiques.
La musique francophone n’est pas utilisée à plein comme potentiel de diffusion, alors que la musique urbaine francophone est reconnue mondialement et que sa multi culturalité devrait être un atout à valoriser, notamment dans les pays africains. Il n’y a pas de bureau export de la musique en Afrique. La musique se voit allouer environ huit fois moins de moyens publics pour l’export que le cinéma, alors que le secteur musical pèse deux fois plus que le secteur cinématographique (8,6 milliards d’euros contre 4,4 milliards d’euros).

Aujourd’hui, des entreprises françaises choisissent de contracter entre elles en anglais selon des modèles de contrats anglo-saxons. Les cabinets d’avocats français, malgré leur expertise reconnue, sont très peu implantés à l’étranger en comparaison avec les cabinets anglo-américains.

La puissance des cabinets d’avocats anglais exerce une influence incontestable sur des secteurs économiques tels que la finance : ce sont les juristes anglo-saxons qui structurent l’imagination des financiers.

Selon les derniers chiffres de l’UNESCO, la France a accueilli 271 399 étudiants internationaux au cours de l’année 2012 : elle reste le troisième pays le plus attractif pour les étudiants étrangers, après les Etats-Unis (740 482) et le Royaume-Uni (427686). Les premiers contingents d’étudiants (plus de 30 000) sont les Chinois et les Marocains. En 2012, on comptait quatre millions d’étudiants en mobilité internationale, chiffre qui a doublé en dix ans, et la part de marché de la France pourrait être beaucoup plus importante, au regard de sa réputation d’excellence universitaire.

Le nombre de francophones pourrait se réduire à moins de 200 millions en 2050.
Aucune langue ne peut se prévaloir d’une position acquise si elle n’est pas soutenue par une vraie politique de promotion. Les anglophones en sont les premiers conscients, et cherchent à défendre l’hégémonie de leur langue face aux menaces que pourraient représenter la diffusion du chinois, de l’espagnol, du français et d’autres langues. Dans l’ensemble des pays d’Afrique, le déséquilibre entre le nombre d’enfants à scolariser et le nombre d’enseignants va s’accroître dans les prochaines années.

Si le rythme de diffusion du français ne suivait pas le rythme de croissance de la démographie dans les pays du sud, le monde des francophones pourrait se réduire à l’horizon 2050 aux seuls francophones réels d’aujourd’hui.

Ce qui menace la francophonie en France, c’est non pas l’enrichissement du français par d’autres langues, mais le fait que des gens vivent dans d’autres langues en France. Au-delà des communautés issues de l’immigration vivant dans d’autres langues que le français, le français en France risque de reculer par l’usage par des non-immigrés d’autres langues au quotidien, telles que l’anglais. Les universités risquent de n’enseigner plus qu’en anglais. En retour, les entreprises exigeront de tous les employés la maîtrise de l’anglais avant tout, même si la fonction ne l’exige pas. Certains COMEX se tiennent déjà en anglais en France, et certains contrats en France se négocient déjà en anglais. Cela aurait des conséquences économiques négatives. Des études empiriques montrent que l’usage d’une langue étrangère au travail crée une véritable gêne pour de nombreux salariés, et donc un déficit de productivité et de cohésion sociale, à travers une situation de discrimination et de souffrance au travail. Pourrait s’enclencher un phénomène d’intrusion de l’anglais comme celui déjà constaté au Danemark, où aujourd’hui l’enseignement universitaire, surtout scientifique, ou encore le cinéma échappent presque totalement à la langue danoise. La perte progressive du danois dans des domaines majeurs de la vie sociale crée des tensions sociales : un citoyen danois ne peut plus recevoir tous les services auxquels il a droit en danois, que ce soit en éducation, dans l’administration publique, dans la recherche d’un emploi, dans la publicité. Même les modes d’emploi et les directives des produits alimentaires et produits manufacturés ne sont souvent disponibles qu’en anglais ou en allemand. Un candidat à l’emploi est obligé de recourir systématiquement à l’anglais dans son propre pays : plus de la moitié des entreprises danoises travaillent aujourd’hui exclusivement en anglais.

Les pays d’Afrique francophone pourraient échouer dans l’alphabétisation et la scolarisation en français de populations en forte croissance. En l’absence d’infrastructures scolaires permettant de scolariser la majorité de la population, et de maintenir un enseignement du et en français, les générations africaines à venir ne parleront plus français. Ce risque est renforcé par la persistance de schémas patriarcaux, éloignant toujours les femmes de l’école et de l’éducation. Or, ce sont en partie les femmes qui transmettent la langue aux générations futures. Si rien n’est fait pour améliorer le statut des femmes dans les pays d’Afrique francophone, combattre les schémas patriarcaux, les freins économiques, et tous les éléments qui expliquent que les filles sont toujours les premières à être déscolarisées, notamment lors de conflits, il est fort probable que ces pays se déscolarisent et désalphabétisent massivement, ce qui fera s’écrouler l’apprentissage et l’usage du français.
Des événements tels que le Sommet des femmes francophones n’auront aucun impact s’ils ne se traduisent pas par des actions, et s’ils ne mobilisent pas la société civile.

La préférence pour le français dans les échanges commerciaux disparaîtra si cette langue devient pour les générations africaines futures une langue totalement étrangère, au même titre que les autres langues non africaines. Par conséquent, la langue véhiculaire avec les autres pays africains pourra être le français, mais aussi bien l’anglais, le portugais, l’espagnol, l’allemand ou le chinois.

L’enseignement du français pourrait continuer de s’effondrer dans certains pays
Le français pourrait reculer dans les autres zones géographiques, du fait de la concurrence des autres langues. Des pays où le français avait autrefois une place en tant que langue vivante enseignée à l'école le retireront de leur programme, faute d'apprenants. Un élève qui voudra apprendre le français dans un pays comme le Japon ne pourra plus le choisir à l’école ou à l’université.

Les places au CNED et dans les écoles françaises ne pourront pas suivre l’évolution de la démographie des pays francophones. Ces structures ne pourront donc pas scolariser les enfants des bourgeoisies émergentes dans ces pays, et ne formeront donc plus que marginalement les élites économiques et politiques. En proportion, la scolarisation dans le réseau français concernera une part de plus en plus faible de la population mondiale, au point de rendre l’attractivité du réseau francophone quasi-nulle. Si seule une minorité de la population mondiale est formée en français, la langue et la culture française ne seront plus des atouts dans la concurrence internationale, mais une anormalité.

Une perte des accès aux marchés étrangers pourrait se traduire par la destruction de 120 000 emplois en France dès 2020, et demi-million en 2050 Conséquence de cette difficulté d’exportation et d’implantation des PME françaises vers les marchés émergeants, la France pourrait perdre des parts de marchés dans ces pays. La connaissance des produits et des marques françaises par les consommateurs locaux passe aussi par une éducation qui les familiarise avec la culture française. Le déclin de la francophonie et de la francophilie risque donc de se répercuter sur la consommation de produits français.

Par conséquent, si les talents quittent les pays francophones :
Les pays francophones du sud n’entreront pas dans une phase de rattrapage économique, et L’écart de richesse et de développement avec les pays développés se maintiendra ; la France perdra ses meilleurs étudiants, et sera condamnée à une croissance faible à long terme. L’écart de richesse avec les autres économies développera sera donc conduit à se creuser.

La perte d’attractivité du territoire et des produits français aura à terme un impact sur le secteur du tourisme. La France pourrait perdre son rang de première destination touristique au monde, au profit des nouvelles puissances économiques. En effet, l’attractivité touristique des pays est en partie corrélée à leur poids économique : les Etats-Unis sont la deuxième destination touristique, la Chine la troisième. Le déclin économique de la France, lié à des pertes de parts de marchés sur les marchés émergents, pourrait donc se traduire par une moindre attractivité touristique.

D’après des prévisions du gouvernement français, la Chine devrait devancer la France en 2020 : 130 millions de touristes en Chine pour plus d’1 milliard d’habitants contre 106,1 millions touristes en France pour environ 64 millions d’habitants.
Lao-Tseu, repris par Lénine, puis par Churchill : Là où il y a une volonté, il y a un chemin.
Michel Godet : La bonne prévision n'est pas celle qui se réalise mais celle qui conduit à l'action pour, éventuellement, empêcher qu'elle ne se réalise.
Avatar de l’utilisateur
Michel
 
Messages: 375
Inscription: Sam 26 Jan 2013, 16:09

Re: 2/ Les risques d'un effondrement de la francophonie

Messagepar Michel » Mar 09 Sep 2014, 13:54

Message de service :
Pour maintenir la progression arithmétique des parties (1, 2, 3 ...), j'utilise la fonction création de réponse pour la maintenir en l'état.
Lao-Tseu, repris par Lénine, puis par Churchill : Là où il y a une volonté, il y a un chemin.
Michel Godet : La bonne prévision n'est pas celle qui se réalise mais celle qui conduit à l'action pour, éventuellement, empêcher qu'elle ne se réalise.
Avatar de l’utilisateur
Michel
 
Messages: 375
Inscription: Sam 26 Jan 2013, 16:09


Retourner vers Notes de lecture : Rapport sur la francophonie de Jacques Attali

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum: Aucun utilisateur enregistré et 1 invité

cron