Faut-il être ouvrier pour défendre la langue française ?

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Faut-il être ouvrier pour défendre la langue française ?

Messagepar Michel » Lun 03 Mar 2014, 00:42

Je viens de lire avec consternation cette phrase sur le site d' une association qui défend la langue française, à propos de la Charte des langues régionales, en date du 21 Février :
C’est au mouvement ouvrier et démocratique de prendre la tête de cette résistance linguistique sinon, une fois de plus, ce terrain sera occupé par les fachos et ce « renfort » compromettant aggravera encore le déclassement de notre langue commune, celle de Rabelais et de Molière, de Victor Hugo et de Verlaine, d’Aimé Césaire et d’Aragon, excusez du peu !
Faut-il être un ouvrier pour avoir le droit de défendre la langue française ? Certes, en Union soviétique autrefois, être fils d'ouvriers permettait une ascension sociale rapide. Tous ceux qui ne sont pas du "bon côté" sont-ils des fachos ? Chevénement, Dupont-Aignan sont-ils des fachos ? Lorsqu'on remplace le mot facho par fasciste qui est supposé en être la traduction savante, on voit bien que ça ne colle pas.
Et puis la langue de Molière c'est aussi celle de Montesquieu, de Chateaubriand, de Malraux : je cite là des écrivains de droite. Des fachos ?
Bien sûr, à côté d'Aragon, cet inconditionnel penseur stalinien cité dans l'extrait, ces écrivains de l'autre rive font tache.
Combien de temps cela prendra-t-il pour unir les associations de défense de la langue française ? Sans doute plus de temps qu'il n'a fallu pour unifier les mouvements de résistance (deux ans) entre gaullistes et communistes dans les années 40.
Je ne cite pas le site sur lequel j'ai pu noter cette affligeante remarque ; mon but n'est pas de polémiquer en vain, mais de développer cette observation selon laquelle il y a chez tout français un tempérament querelleur qui aboutit inévitablement à des divisions et donc à des catastrophes (Alésia et Sedan par exemple).

Cette division, alors que nous sommes peu nombreux finalement à défendre la langue française, me fait penser aux Éduens.
Les Éduens étaient les alliés de Rome avant la Guerre des Gaules ; ils se sont ralliés avec réticence aux autres tribus gauloises. Résultat : 500 ans d'occupation romaine, avec, à la clé. la disparition des langues gauloises ; seuls quelques centaines de mots ont subsisté jusqu'à aujourd'hui.
Combien d'années d'occupation globish nous attendent ?
Qu'ont gagné Les Éduens à tergiverser ?
La désunion est sans doute consubstantielle à la nature humaine mais c'est un caractère qui est particulièrement développé chez les Français.
Lao-Tseu, repris par Lénine, puis par Churchill : Là où il y a une volonté, il y a un chemin.
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Re: Faut-il être ouvrier pour défendre la langue française ?

Messagepar Marc Beaufrère » Ven 07 Mar 2014, 17:11

Oui, remarque affligeante d'un côté, mais en partie vraie quand même.
J'y vois d'abord un procédé subtil (enfin pas tant que ça, puisque je le remarque) de némésisation : on brandit l'épouvantail des fachos pour mobiliser les troupes. En désignant un ennemi qui rôde, on espère mobiliser les troupes. A mon avis, ils sont bien contents que les "fachos" s'emparent de la question quand même, mais ils déplorent que cette question soit si peu abordée par la gauche, du coup ils essaient de mobiliser comme cela : il y a urgence à défendre le français, sinon il n'y a que les "fachos" qui le feront. Il est néanmoins vrai que dans le logiciel politique des années 80 et 90, la défense de la langue français a été de plus en plus mal perçue, s'amalgamant dans un gros fourre-tout avec l'oppression des langues régionales, le nationalisme, et une pointe de racisme (argument : défendre une langue, c'est détruire les autres). Bref, il faut que la gauche réétudie la question sous un autre angle, et en ça, l'association non-mentionnée a raison.
On pourra leur conseiller de venir faire un tour sur notre forum qui, je trouve, a réussi à dépasser ce manichéisme du précédent millénaire. Place à la francophonie 2.0...!
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Re: Faut-il être ouvrier pour défendre la langue française ?

Messagepar Julien » Lun 12 Mai 2014, 22:18

Je profite de cette file pour rebondir sur un exemple contraire : aujourd'hui, je suis tombé sur "Le Cercle Richelieu Senghor". Il s'agit d'un "cercle de réflexion sur la francophonie et le dialogue des cultures". L'initiative en elle-même est plus que louable mais je reste dubitatif quand je vois la présentation du Cercle écrite par le Cercle : http://www.cercle-richelieu-senghor.org ... ctifs.html

Le Cercle Richelieu Senghor de Paris regroupe des personnes et des organismes qui s'intéressent aux problèmes de société sous l'angle de la francophonie et du dialogue des cultures.

Diplomates, hauts fonctionnaires, universitaires, professions libérales, journalistes, hommes d'affaires, écrivains et artistes, représentants d'institutions et d'associations travaillant sur ces sujets se retrouvent pour de fructueux échanges à l'occasion de réunions mensuelles.

Par la notoriété de ses membres et le rayonnement de ses activités, le Cercle Richelieu Senghor de Paris est une tribune très vivante de la francophonie.


Cerise sur le gâteau : l'adhésion passe par motiver sa demande, avoir le soutien de deux parrains membres et également présenter son cv.

Je ne suis guère convaincu par l'action réelle de ce genre d'associations. Je ne doute pas que les intentions soient bonnes, qu'il y ait des discussions à très haut niveau intellectuel, mais qu'en est-il des actions concrètes dans la vie de tous les jours ? Je n'ai pas vu d'éléments allant dans ce sens sur leur site. J'ai plus l'impression qu'il s'agit d'un regroupement pour être "chez soi, entre nous et s'autoféliciter".

J'ai vraiment l'impression qu'il y a deux types d'associations, d'une part celles comprenant des personnes éminentes, hautement impliquées dans "la vie parisienne" si je puis me permettre et d'autre part des associations plus terre à terre (comme celle citée par Michel par exemple) et qui sont axées sur le combat de tous les jours.
Les premières associations disposent d'un formidable capital intellectuel, de réflexion et surtout d'influence (elles doivent disposer d'un sacré réseau), en revanche, elles manquent totalement de recul et seront toujours en train de palabrer sur "comment envisager une réflexion préliminaire sur un premier pas de pseudo-résistance contre l'anglais" alors que la guerre sera perdue depuis belle lurette.
Les deuxièmes associations sont totalement à l'opposée : beaucoup de lucidité, de concret, de motivation, d'implication (il faut reconnaître qu'envoyer des courriers de protestations chaque semaine peut vite devenir lassant) mais en revanche sont parfois trop promptes à juger, à critiquer et manquent de tact : il y a une touche d'amateurisme. Et surtout, elles ne disposent pas d'un réseau d'influence efficace.

Mon rêve serait de trouver une association qui prend le meilleur des deux mondes...
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Re: Faut-il être ouvrier pour défendre la langue française ?

Messagepar Michel » Ven 16 Mai 2014, 11:58

La francophonie des petits fours nous concerne tous

Quand je suis parti au Mexique, je suis passé pratiquement sans transition (quatre jours) d'une ville des Hauts-de-Seine à une cité de 300 000 habitants au nord du Mexique. Je m'explique : le lundi matin je suis allé dans une caserne de l'Ouest parisien pour effectuer les formalités d'incorporation. À huit heures, je suis un civil, à midi je suis un militaire. Les locaux ne sont pas très reluisants, les militaires de carrière assez distants puisqu'ils ne considèrent pas les coopérants comme des vrais soldats mais plutôt comme des tire-au-flanc.
L'après-midi, je vais chercher mon passeport officiel (une sorte de passeport diplomatique de seconde catégorie) à l'annexe du Ministère des Affaires Étrangères. Mardi, je pars. Mercredi, nouvelle formalité à l'ambassade. C'est là que je bascule dans un autre monde. Le planton me salue respectueusement, je vois l'attaché culturel, le premier conseiller. Jeudi, j'arrive sur mon lieu d'affectation: la presse locale est déjà là pour accueillir le nouveau directeur de l'Alliance Française. Le soir, réception en mon honneur avec le président municipal (le maire), le sénateur de l'État, un représentant du gouverneur, le président de l'Alliance Française avec toutes ses décorations et le "corps diplomatique" très local : les consuls honoraires de Grande-Bretagne et des États-Unis. À l'ambassade de France on m'a fait comprendre que je remplirai les mêmes fonctions, le consul honoraire de France n'étant pas disponible pendant mon séjour.

Pendant deux années, je n'ai fréquenté que la classe dominante. J'ai dû abandonner mes velléités d'exploration ethnographique. Jamais je n'ai pu approcher, dans ma région de résidence, les Indiens descendants des peuples précolombiens. Pour des raisons linguistiques (ils ne parlent pas espagnol), géographiques (ils vivent dans des endroits très reculés de la Sierra) et pour finir, protocolaires : je dois respecter une règle non écrite selon laquelle il n'est pas bien vu de sortir en dehors du milieu dans lequel mes « obligations militaires » m'avaient plongé.
L'étudiant plus ou moins gauchiste que j'étais, et qui fréquentait la faculté de Paris X Nanterre quelques mois auparavant devait changer complètement de logiciel ; je ne pouvais guère faire un pas de travers, sous peine de me voir renvoyé en France y effectuer la suite de mon service militaire, et cette fois-ci, dans un bataillon disciplinaire, réservé comme chacun sait, aux récalcitrants.

J'ai pu quelquefois approcher les représentants des peuples fondateurs comme on dit au Canada, mais loin de mon lieu d'exercice. Dans la Sierra Tarahumara, ou au Guatemala près de Chichicastenango, mais toujours avec un interprète. Les dames patronnesses et les beaux messieurs de ma ville n'en ont jamais rien su. Ils en auraient été profondément interloqués.
Si je raconte ce fragment de ma vie personnelle qui m'a profondément marqué, c'est à la suite de ce billet de Julien qui parle du Cercle Richelieu Senghor. Même monde, même façon de penser. Si d'aventure l'un des rédacteurs de ce forum s'avisait d'intégrer le dit Cercle, il faudrait, pour le coup qu'il mette la cravate, dans tous les sens de ce terme, vestimentaire, relationnel, comportemental et langagier. De plus, pour attirer de nouveaux contributeurs, il faudrait qu'il efface quelques-uns des billets antérieurement écrits sur ce même forum… La quadrature du cercle.
Je me demande d'ailleurs, à cette occasion, ce que peuvent bien penser les responsables du site COURRIEL à propos du Cercle Richelieu Senghor.

Eh oui, la francophonie concerne autant les ouvriers que les membres du corps diplomatique. À ce stade de ma réflexion, je ne vois pas trop comment m'y prendre pour fédérer dans un même espace d'intelligence collective, les ressortissants de ces deux mondes, sans être condamné à ne plus écrire que des billets dans la finalité serait surtout de ne choquer personne.
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